Souvenir de Whitney Houston

Au début des années 90, j’avais pour habitude de me rendre trois ou quatre fois par an à Los Angeles pour vivre mon Amérique à moi. Ce soir là, j’avais décidé de passer la soirée avec une amie qui travaillait dans l’une des grandes maisons de disques de la côte Ouest des Etats-Unis.
Elle m’avait invitée au concert de la grande Dolly Parton, illustre chanteuse de Country à la voix d’enfant et à la carrière incroyable.
Cécile m’avait emmené dîner dans ce restaurant/concert entre LA et San Diégo.
Elle m’avait réservée une surprise pour cette soirée. Nous étions à la table d’autres invités célèbres. Celle de Whitney Houston et de Dionne Warwick, les deux cousines stars.
J’étais installé à côté de Whitney et nous avons discuté de tout et de rien. C’était une femme qui selon moi cachait sa fragilité derrière une fausse assurance. Il y avait un décalage entre sa prestance et ses yeux. Des yeux qui étaient tristes et désespérés.
Le concert de la grande Dolly Parton touchait à sa fin quand la chanteuse country saluait la présence de ces deux grandes dames de la musique noire. Puis elle se mit à chanter cette chanson qui allait faire basculer la soirée. Une guitare, une basse, la voix de Dolly et la Californie changeait de couleur.


I will always love you

Pendant que Dolly chantait « I will always love you », j’observais Whitney Houston qui se cachait discrètement le visage. Elle pleurait doucement comme une enfant.
Personne ne s’était aperçu du désarroi de la jeune chanteuse noire. Elle était si bouleversée que je n’ai pas pu m’empêcher de lui prendre sa main qui était posée sur le rebord de la table. Elle ne m’a pas regardé mais m’a serré si fort que j’ai compris qu’elle était au bout du chemin.
Je lui ai offert mon mouchoir à la fin de la chanson pendant que tout le monde applaudissait Dolly et sa voix d’ange.
Puis Mme Parton a demandé à Whitney de monter sur scène.
Elle me serrait de nouveau la main, puis la lâchait obligée par la pression générale.
Ses yeux étaient noyés. Elle était d’une grande beauté sur cette scène, sous ces projecteurs. Elle s’adressait à Dolly en lui disant qu’elle n’avait jamais entendu aussi belle chanson, que c’était pour cela qu’elle avait le regard mouillé d’émotion. Le public réclamait alors une chanson de Whitney qui semblait épuisée et effrayée malgré sa fausse assurance et ce sourire de façade.
La lumière disparaissait et seul un faisceau blanc inondait le visage de la belle. Elle demandait le texte de cette magnifique chanson immortalisée en 1973 par Dolly Parton, le posait sur le clavier, donnait quelques clefs aux musiciens et se lançait dans une adaptation de ce bijou musical. Au moment où elle débutait cette chanson, un silence émouvant s’installait dans la salle.
Whitney Houston chantait « I will always love you », des sanglots dans la voix. A chaque fois qu’elle levait les yeux, elle me cherchait du regard puis replongeait dans ces changements d’accords.
Elle ne chantait pas cette chanson pour moi, je n’étais rien, ne représentais rien pour elle.
J’étais le seul à avoir compris sa détresse et le seul à ce moment précis sur qui elle pouvait s’accrocher pour rester debout.
A la fin de la chanson, Cécile mon amie m’a proposé de les rejoindre dans les loges. J’ai refusé, prétextant que j’avais un rendez-vous tôt le matin. J’ai commandé un taxi, embrassé Cécile, salué Dionne Warwick et les autres invités. Avant de sortir, je me suis retourné espérant un regard de Whitney. Elle souriait, semblait revivre dans les bras de Dolly Parton, le public à ses pieds.
Je me souviendrais jusqu’à la fin de sa première interprétation de cette sublime chanson d’amour.
Hommage à Whitney Houston qui nous a quitté samedi à Los Angeles. Elle avait 48 ans.
(9 août 1963 -- 11 février 2012)

I will always love you


Les Nuits de Lavige

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hubbyz


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OUVERTURE LE 12 JANVIER D’UNE NOUVELLE PLATEFORME PARTICIPATIVE.
SOYEZ AU RENDEZ-VOUS

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Essaie juste avec un peu de tendresse…


Au milieu des années 60, Otis Redding est dans un bar et assiste à une dispute violente entre un homme et sa femme. Ce couple noir était installé à la table d’à côté et la dispute avait débuté parce que l’homme ne supportait pas la façon dont sa jeune compagne était habillée. Cette dernière lui avait rétorqué qu’elle n’avait pas d’argent pour s’acheter des belles robes pour lui plaire et qu’elle aurait aimé que son homme lui en achète plutôt que d’être insulté devant tout le monde. L’homme s’était levé, touché dans son orgueil de mâle dominant. « Je travaille comme livreur et me lève tout les matins à 5h pour livrer les riches blancs de ce quartier, tu crois que j’ai de quoi dépenser le moindre Dollar pour que Madame se sente belle ? Arrange toi plutôt que de te plaindre, et ne me parles plus jamais comme cela». L’homme debout gifle sa femme et la laisse là seule, humiliée et blessée au milieu des clients médusés et presqu’indifférents.
Otis Redding est bouleversé par ce qu’il vient de voir et tente de consoler la demoiselle en pleure.. Il va régler l’addition de la table d’à côté et raccompagner la jeune femme jusqu’à chez elle.
En rentrant, il va s’atteler à l’écriture d’un texte sur ses frères noirs.
Il va jeter des phrases comme un conseil.
« Oh, elle est peut-être fatiguée, tu sais, les jeunes filles d’aujourd’hui se lassent rapidement/ de porter cette même vieille robe désuète/ je sais bien / Mais quand elle est épuisée, lassée/ Essaie avec un peu de tendresse/ Tu sais bien qu’elle espère les choses qu’elle ne possèdera jamais/ tu le sais/ Mais pendant qu’elle est là à attendre en vain/ Essaie toi, avec un peu de tendresse (C’est tout ce que tu dois faire)/ juste essayer avec un peu de tendresse/
Les mots que tu prononceras si gentiment, tu sais/ ça rendra les choses de la vie plus faciles à supporter/ Tu le sais, et tu ne le regretteras pas/ Car il y a beaucoup de femmes qui n’oublient pas que l’amour est leur seul bonheur/ Alors je t’en prie/ Essaie avec un peu de tendresse. »
Try a little tenderness
Retrouvez Laurent du lundi soir au jeudi soir Minuit sur France Inter ainsi qu’en Potcast.
France Inter

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2011, l’odyssée de l’espèce


Eumir Déodato est cloué devant le grand écran de cette salle obscure, assommé qu’il est devant le film qu’il vient de voir. Jamais, il n’avait vu une telle œuvre cinématographique.
«Qu’avait Stanley Kubrick dans la tête au moment de tourner ce 2001, Odyssée de l’espace ? », ce dit le pianiste, compositeur et producteur brésilien.
C’est un film que le jeune musicien va devoir revoir plusieurs fois pour en comprendre le message profond.

Bande annonce
Ok, le film retrace à différentes époques, le rôle joué par une intelligence inconnue dans l’évolution de l’humanité. Mais, il n’y a pas que ça dans ce film.
Déodato sort du cinéma au bras de son ami et marche dans la rue.
Pour la première fois, l’homme ne commente rien de ce qu’il vient de voir, ce qui surprend sa jeune compagne. « J’aimerais rentrer maintenant et rester seul cette nuit », prévient le musicien en appelant un taxi pour la jolie demoiselle.
Il se retrouve chez lui, s’installe dans son grand fauteuil en cuir, face à la console de mixe. Il allume une cigarette et ouvre le journal qui chronique cet ovni cinématographique. L’article évoque la musique du film de Kubrick : « Le réalisateur avait initialement choisi le début de la symphonie N°3 en ré mineur de Malher comme musique principale de son film avec lors du quatrième mouvement l’apparition exceptionnelle d’une voix contralto qui chantait un extrait du texte de « Ainsi parlait Zarathoustra » de Friederich Nietzsche. Mais le hasard d’un cadeau reçu (le Ainsi Parlait Zarathoustra de Strauss enregistré par l’orchestre philarmonique de Berlin conduit par Karajan), va décider du choix du réalisateur.
Déodato est stupéfait ! lui qui adore cette musique, a lu plusieurs fois le livre de Nietzche se souvient de cette phrase :
« Je vais vous dire trois métamorphoses de l’esprit : comment l’esprit devient chameau, comment le chameau devient lion, et comment enfin le lion devient enfant. »
Il téléphone à quelques musiciens, les fait venir en pleine nuit pour leur faire enregistrer une nouvelle version de ce « Ainsi Parlait Zarathoustra », avec l’émotion encore chaude de ce film.

Il va en sortir une musique unique qui lui vaudra en 1973, le Grammy Award de la meilleure performance instrumentale et qui figurera dans les hauteurs des meilleures ventes aux Etats-Unis et en Grande Bretagne. Tout comme l’original, Déodato nous embraque dans une odyssée musicale dont l’espace est présent dans cet univers à la portée disparue.

Deodato

« Les Nuits de Lavige », du lundi soir au jeudi soir à Minuit sur France Inter

France Inter Lavige

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La compilation idéale Les Nuits de Lavige (décembre 2011)

1 RADIO CITIZEN, Feat BAJKA -- The Hope

2 HARDKANDY -- Elevation

3 CHOKLATE -- The Tea

4 SMOOVE & TURRELL -- The Difference

5 ROBIN THICKE -- Sidestep

6 WALDECK -- Wake Up

7 LYN COLLINS -- Rock me again and again

8 DARROW FLETCHER -- Improve

9 STARVUE -- Body fusion

10 TONY JOE WHITE -- Running with the bull

Retrouvez les histoires de la Musique Noire, du lundi soir au jeudi soir à Minuit
« Les Nuits de Lavige »

Les Nuits de Lavige

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Pourriez-vous m’emmener à Flagstaff s’il vous plait?

«Pourriez-vous m’emmener à Flagstaff s’il vous plait?», demande le jeune musicien noir au chauffeur de taxi.

Sam Cooke vient de débarquer à l’aéroport de Phoenix et doit rejoindre avant ce soir la ville de Flagstaff où il donne un concert avec ses musiciens. Il est le seul à avoir obtenu ce billet d’avion car son dos ne supporte plus les heures de route dans un minibus inconfortable. Quand le cachet le permet, son manager lui prend un vol rien que pour lui pendant que ses musiciens roulent à travers le pays.
Sam observe à travers la vitre le paysage très chic, très tropical malgré le désert omniprésent qui grignote la ville de Phoenix. Le taxi traverse la city puis s’embarque sur la nationale qui se transformera en autoroute 17 vers le Nord.
La tête posée sur la vitre Sam découvre soudain sur le bas côté une scène incroyable.

« Arrêtez-vous un instant », lance le chanteur au taxi.
La voiture stoppe, Sam ouvre sa vitre, sort la tête et assiste ahuri à cette danse d’un autre temps.
Une cinquantaine d’hommes en tenues de bagnards, chaines aux pieds sont alignés sur le bas côté de la route.

A l’aide de pioches, ils frappent en rythme la terre, en poussant des râles venues des profondeurs de leur être comme pour leur donner la force nécessaire de tenir sous ce soleil de plomb. Ces travailleurs forcés sont encadrés par des policiers à cheval qui tiennent dans leur main des Guns pompes. Le rythme est lourd, interminables et personne ne parle.

Ils frappent, frappent encore sur la terre aride. Certains s’essuient le front avec leurs mains seiches et douloureuses, avant de reprendre cette cadence comme une danse d’un autre temps. Le jeune chanteur est bouleversé par ce qu’il voit et pense à toutes ces familles qui vivent loin de ces prisonniers, dans l’attente douloureuse de leur retour à la liberté.
Certains n’ont personne qui les attend dehors.
Le taxi repart et durant le trajet, Sam Cooke va poser des mots sur cette danse macabre d’un autre temps.
Le soir à Flagstaff, il va proposer une nouvelle chanson « Chain Gang », qui deviendra un classique de la musique noire.
Chain Gang
Sam Cooke en pleine écriture de la chanson

Découvrez les histoires de la musique noire sur France Inter dans « Les NUits de Lavige », du lundi soir au jeudi soir Minuit.
LES NUITS DE LAVIGE

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Voulez-vous venir avec moi, visiter mon Ghetto?


«Voulez-vous venir avec moi ? Je vous emmène visiter le coin. Venez avec moi dans cette impasse. Voulez-vous venir avec moi, visiter mon Ghetto».
Sous le regard d’une vingtaine de caméras, de micros et de journalistes, le Politique hésite, regarde son conseiller, puis répond à l’invitation du gamin.
«Merci jeune homme, mais nous n’avons pas beaucoup de temps. Je suis là pour remettre un peu d’ordre dans ce Ghetto où une certaine partie de la population a oublié que d’où ils viennent c’est pire qu’ici. Que pour s’élever dans la société il faut savoir se lever le matin». Il ricane de son bon mot tout en regardant les caméras.
Le gamin s’est approché et prend la main du politique qui recule d’un pas comme si la peste l’avait touché.
« N’ayez pas peur Monsieur », enchaîne le môme :
« Voulez-vous venir avec moi dans cette impasse du Ghetto, voir les gens verrouiller leurs portes et clouer des planches à leurs fenêtres. Je vous montrerai les mendiants qui observent et se ruent dans les poubelles pour y trouver de quoi manger. N’ayez pas peur Monsieur, je suis votre guide ». Le Politique est de plus en plus mal à l’aise face aux caméras. «Mais nous sommes là pour ça petit ! et nous n’avons pas besoin de voir pour le croire. C’est pour cela que nous devons raser ce Ghetto pour y implanter la cité de demain avec ce grand stade de 80.000 places et cette marina artificielle ». Le sourire du politique se fige dans le petit bonhomme entraine doucement l’orateur vers la ruelle en parlant calmement : « Venez avec moi, je vous montrerai aussi ces voisins blessés d’un cambriolage qui a mal tourné, je vous présenterai ma sœur qui s’est faite violer devant la Police et qui n’a pas lever le petit doigt car comme moi, elle est noire. Vous marcherez sur du verre brisé partout dans le coin, sur du sang séché, comme un fléau qui s’est abattu ici ». « La Police jeune homme fait son travail ici, elle est présente et irréprochable », répond le Politique. « La Police est partout Monsieur, sauf dans ce Ghetto. Elle protège les gens qu’on l’argent, les quartiers propres à quelques rues d’ici. Mais dans mon Ghetto, Monsieur elle réprimande, elle frappe et arrête dans compter. Venez-voir ces enfants qui jouent dans les carcasses rouillées des voitures volées, regardez leurs mains blessées. Regardez ces familles qui font le plein de nourriture pour chien, pour survivre. Sentez l’odeur de la famine qui erre dans ces rues de mon village, ressentez ces bébés qui meurent avant leur naissance infectés par le chagrin et l’abandon. Vous dites Monsieur, que nous devrions être heureux pour ce que nous avons ?
Mais dites-moi Monsieur : Seriez-vous heureux de vivre ici dans cette impasse de mon village Ghetto ? ».
Le gamin n’a pas fini sa question que le Politique est déjà dans sa voiture, que les journalistes ont rangés leurs caméras et que ce petit monde a déguerpie à vitesse Grand V.
Devant sa télévision, Stevie écoute en direct les propos du gamin du Ghetto et la lâcheté du Politique. Il va écrire dans la foulée « Village Ghetto Land »

Village Ghetto Land

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Les arbres de ce Sud galant portent des fruits étranges

C’est le printemps en cette année 1937, dans le Sud des Etats-Unis. Le soleil inonde, l’herbe reprend sa course folle vers les cieux et les arbres bourgeonnent de mille fleurs. La campagne du Sud est d’une beauté rare.

Le parfum des magnolias embaume la région et les écolières blondes aux jolies jupes blanches en dentelles dévalent la petite route le long de ces grands champs de blés. Le ciel est d’un bleu roi et les tournesols fiers et droits apportent le jaune dans ce tableau digne d’un Van Gogh.

Abel Meeropol est un enseignant juif d’origine russe qui vit et étudie sur la côté Est, dans le Bronx. Entre son travail, sa famille et ses réunions au parti communiste de New-York, il a décidé de profiter des vacances scolaires pour partir à la campagne et de profiter de son temps libre pour écrire des poèmes, son passe temps favori. Il a choisi le Sud, en ce Printemps 1937, car c’est le plus bel endroit pour écrire ses pensées romantiques.

Abel a laissé sa veste au motel et déambule à pieds sur les sentiers colorés du Sud Galant. Il observe des enfants près de la rivière, c’est chères petites têtes blondes et propres qui escaladent les petits rochers posés sur l’eau. Ils rient aux éclats tout en s’inventant un monde à eux. Les grands arbres les protègent du coup de soleil garanti.

Au loin, un air de banjo résonne. Un bout de paradis en somme.


Seasick Steve The Banjo
Abel Meeropol est donc dans ce Sud Galant à la recherche d’instant comme celui-ci. Ces poèmes, il a prévu de les lire à ses élèves du Bronx à son retour de vacances.
« Au loin, un air de banjo résonne. Un bout de paradis en somme ». Ce sont les premiers mots du poème qu’il entame en regardant ces enfants blancs, du Sud galant, jouer dans cette rivière entourée de grands arbres et de magnolias.

Abel pose les pieds dans l’eau et s’assoit sur ce petit rocher à quelques mètres d’eux. Des sourires polis et respectueux accueillent l’adulte et l’imaginaire des enfants reprend le dessus.
Abel regarde les petits poissons se faufiler entre ses jambes entrainés qu’ils sont par le petit courant. L’eau est fraiche à cette saison de l’année.
Il se sent revivre, revenir aux origines de la vie. Là-bas, la ville est polluée, violente, meurtrière et la pression est énorme. Les noirs sont interdits de bus, de toilettes public. Toute cette violence ne semble pas atteindre la campagne galante du Sud en ce Printemps 1937.

Abel écrit au crayon dans son petit carnet. Il note, efface, reprend. Soudain, son attention est attirée par les rires des enfants. Rien d’extraordinaire, mais des rires qui ont changé d’intention. Moins innocents. Comme quand des gamins se moquent ensemble d’un autre gamin. Un rire dominateur.

Il lève les yeux et face au soleil, de l’autre côté de la rive, il aperçoit difficilement certains enfants lançant des pierres dans les arbres, d’autres tapant sur les peupliers avec de longs bâtons. « Quel drôle de jeu ? », s’interroge Abel en souriant.

Une petite fille aux couettes millimétrées vient s’installer à ses côtés posant elle aussi ses petits pieds dans l’eau.
« Tu fais quoi ? », demande boucle d’or à l’enseignant en vacances. « Comme toi. Je suis en vacances, je me repose, j’écris des poèmes ». « Tu m’en lis un ? », poursuit la fillette. « Je n’ai qu’une phrase : « Au loin, un air de banjo résonne. Un bout de paradis en somme ». La petite le regarde puis se frotte le nez.
Abel profite de sa petite voisine pour lui demander à quel jeu jouent ses amis avec ses arbres ?
-« Ils jouent à cueillir les fruits étranges monsieur »
-« Les fruits étranges ? »
-« Faudrait vous rapprocher, avec le soleil et le reflet des rayons dans l’eau, vous ne voyez rien monsieur ».

Soudain un cri de victoire explose dans la campagne de ce Sud galant.
« Que se passe t-il maintenant ? », s’interroge à haute voix Abel.
« Ils ont simplement réussi à décrocher le fruit étrange. Au revoir monsieur ». La fillette traverse la petite rivière et rejoint ses amis.

Le bruit énorme d’un poids tombant dans la rivière fait sursauter l’homme en vacances. Quel est ce fruit qui pèse aussi lourd que deux sacs de farine ? aveuglé par le soleil du Sud Galant, Abel aperçoit à la dérive une ombre flotter, s’approchant de lui aidé par le courant. Soudain, il reconnaît le corps d’un d’homme, les mains attachées dans le dos, les yeux exorbités et la bouche de travers. L’enseignant sursaute d’horreur, lève ses pieds et recule de deux mètres en arrière.

Le corps sans vie d’un homme noir continue sa glisse suivant le courant de la rivière. Abel a le souffle coupé et l’horreur dans les yeux. Il regarde de l’autre côté de la rive et aperçoit enfin les fruits étranges accrochés dans les arbres. Une trentaine de corps se balancent accrochés aux peupliers. Il observe terrorisé ces enfants innocents frapper ces corps pendus à grand coups de bâtons et de pierre. Ils s’amusent ces enfants du Sud Galant.

C’est le printemps en cette année 1937, dans le Sud des Etats-Unis. Le soleil inonde, l’herbe reprend sa course folle vers les cieux et les arbres bourgeonnent de mille fleurs. La campagne du Sud est d’une beauté rare.
Le parfum des magnolias embaume la région et les écolières blondes aux jolies jupes blanches en dentelles dévalent la petite route le long de ces grands champs de blés.
Abel Meeropol vient d’écourter ses vacances. Il s’est réfugié chez lui dans son appartement du Bronx et tente de sortir sur papier ce qu’il a sur le cœur et qui l’empêche de dormir la nuit.
Il va commencer ce drôle de poème par ce titre
« Fruit étrange ».


John Martyn Strange Fruit

Billie Holiday Strange Fruit


Jeff Buckley Strange Fruit

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« Le chanteur américain du 20 ème siècle le plus injustement ignoré. »


Jimmy est sous le choc, assis dans la salle d’attente de l’hôpital de Cleveland. L’adolescent de treize ans se retrouve pour la seconde fois dans cet établissement en cette année 1935. La première fois, c’était pour y apprendre la mort de sa mère chérie, décédée des suites des blessures renversée qu’elle fut par un chauffard ivre dans les rues de la ville. Jimmy était effondré. Sa mère était le phare de sa vie, une femme debout qui avait élevée ses dix enfants seule, protégeant les siens d’un père absent, alcoolique, préférant le jeu et les femmes à sa propre famille. Alors, quand il apprendra la mort de sa mère, Mme Scott, le jeune Jimmy s’effondrera dans cette salle d’attente une première fois. Pourtant, l’adolescent a un avenir tout tracé. Il est un jeune chanteur adolescent réputé à Cleveland dans les clubs de Jazz et de Blues.
En ce mois d’avril 1935, Jimmy est pour la seconde fois assis dans cette salle d’attente de l’hôpital de Cleveland. L’angoisse est perceptible dans les yeux de l’ado. Les images du traumatisme maternel est encore très présent. Aujourd’hui, c’est autour de lui que les médecins et infirmiers sont installés pour lui annoncer la mauvaise nouvelle. Il est atteint par le syndrome de Kallmann. Une maladie qui se caractérise par l’arrêt de la croissance de la puberté et par la conservation à vie de sa voix d’enfant.

Jimmy va encaisser une seconde fois. Sa vie va s’arrêter à l’âge de treize ans. L’ado va devenir un homme au physique d’adolescent, partir malgré son handicap à New-York pour tenter une carrière de chanteur à la voix étrange. Perçu d’abord comme une bête de foire, l’homme de petite taille à la voix d’enfant va intégrer l’orchestre de Lionel Hampton à la fin des années 40. Il va se construire une solide réputation aux côtés de Quincy Jones et puis va mettre toutes ses économies dans le projet d’album en duo avec Ray Charles. Le petit homme sera victime d’une escroquerie de la part d’un associé véreux qui l’obligera à signer un contrat à vie avec lui. Jimmy perdra tout ou presque et l’interdiction de se produire.
Jimmy Scott Lou Reed et Doc Pomus
Il faudra attendre trente ans, pour que le petit grand homme revienne au premier plan. Le label Sire Record demande à Jimmy Scott de chanter lors des funérailles de Doc Pomus.
La demande venait du bluesman. Avant de mourir, il avait demandé à sa fille qu’un ange vienne chanter pour lui le jour de son enterrement.
Lorsqu’il s’arrête de chanter les yeux baissés, la famille et les proches du regretté Doc Pomus sont bouleversés par l’émotion et la voix du vieil artiste. Présent lors de ces funérailles, Seymour Stein, le producteur de Madonna n’en revient pas. En pleure, il se présente à Jimmy et lui propose un rendez-vous avec la Warner qui lui propose un contrat de cinq albums. Le début des années 90 s’annoncent enfin de la plus belle des manières.

Jimmy Scott Billy Joel Sting et Elton John

C’est avec la chanson écrite par Prince et immortalisée par Sinead O’Connors qu’il va découvrir le succès tant mérité.

«Le chanteur américain du 20 ème siècle le plus injustement ignoré», avait écrit The New York Times.
Une vie éternelle pour ce Little Big Man..
Il s’appelle Jimmy Scott.

Nothing compares 2 you
Unchained melody

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Un petit matin à Chicago


Marcher le long de l’immense lac Michigan, c’est avoir la sensation de longer une mer, un océan. Cette ville de l’Illinois est absolument magique tant dans son architecture, que dans le fantasme qu’elle véhicule.

Je sors de cette boite de nuit au petit matin et je marche donc le long de ce lac. La nuit est passée comme une étoile filante. Pas eu le temps de vraiment comprendre ce qui s’est réellement passé. Des flashs, des sensations de plaisir mélangé à la fatigue. Des femmes, de la musique, de l’alcool et au petit matin, la sensation d’un grand vide au bord de ce lac du Michigan. Je marche comme un automate. Un sifflement constant s’est lové dans mes tympans, et mon regard divague à intervalle régulier. Je suis en manque. J’ai cette musique qui me hante depuis que je suis sorti de cette boite. J’ai soif, j’ai faim et je n’ai plus un centime sur moi. Je traverse le Grant Park, remets ma chemise dans mon pantalon, et je suis en manque. Je remonte le col de ma veste, j’ai froid et cette musique qui me hante.

Arrivé au niveau de la Harold Washington Library, j’aperçois une boulangerie française. Derrière la porte entrebâillée du fournil, une lumière se balance. Je m’approche. Je tape à la porte, un homme en débardeur m’ouvre. « Je suis français, je n’ai plus un centime en poche, mais je suis mort de faim ». Le parfum des croissants et du pain chaud me tord le ventre. Un manque insupportable.
«Vous êtes français ?, et alors, qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse ? Vous m’avez pris pour l’Abbé Pierre ? », L’homme referme la porte.


Je me retrouve là à Chicago, sans un centime en poche, et j’ai ce manque. J’ai envie de croquer à pleines dents dans un pain au chocolat avant d’aller dormir avec cette musique qui me hante l’esprit depuis que je suis sorti de cette boite. Je tape de nouveau à la porte en métal. L’homme ouvre et impose sa carrure en gonflant le torse.
« Ecoutez, les français, on sait comment vous fonctionnez ! Tout vous est dû. Demandez un peu de monnaie à votre ancien mec du FMI, et revenez me voir après ». Je mets mon pied au moment où il veut refermer la porte et m’empresse de lui dire que ma veste de costume est d’une grande marque et que je lui échange contre un pain au chocolat.
Le gars me regarde, éclate de rire, prend ma veste, me jette sa viennoiserie au visage et claque définitivement la porte métallique.

Je suis assis devant l’entrée les grilles du métro Roosevelt et en attendant qu’elles s’ouvrent croque à pleines dents cette chocolatine. Un bonheur intense m’emporte pendant que cette musique de Chicago me hante et maintenant m’apaise.

STARVUE Body Fusion

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