Au début des années 90, j’avais pour habitude de me rendre trois ou quatre fois par an à Los Angeles pour vivre mon Amérique à moi. Ce soir là, j’avais décidé de passer la soirée avec une amie qui travaillait dans l’une des grandes maisons de disques de la côte Ouest des Etats-Unis.
Elle m’avait invitée au concert de la grande Dolly Parton, illustre chanteuse de Country à la voix d’enfant et à la carrière incroyable.
Cécile m’avait emmené dîner dans ce restaurant/concert entre LA et San Diégo.
Elle m’avait réservée une surprise pour cette soirée. Nous étions à la table d’autres invités célèbres. Celle de Whitney Houston et de Dionne Warwick, les deux cousines stars.
J’étais installé à côté de Whitney et nous avons discuté de tout et de rien. C’était une femme qui selon moi cachait sa fragilité derrière une fausse assurance. Il y avait un décalage entre sa prestance et ses yeux. Des yeux qui étaient tristes et désespérés.
Le concert de la grande Dolly Parton touchait à sa fin quand la chanteuse country saluait la présence de ces deux grandes dames de la musique noire. Puis elle se mit à chanter cette chanson qui allait faire basculer la soirée. Une guitare, une basse, la voix de Dolly et la Californie changeait de couleur.
Pendant que Dolly chantait « I will always love you », j’observais Whitney Houston qui se cachait discrètement le visage. Elle pleurait doucement comme une enfant.
Personne ne s’était aperçu du désarroi de la jeune chanteuse noire. Elle était si bouleversée que je n’ai pas pu m’empêcher de lui prendre sa main qui était posée sur le rebord de la table. Elle ne m’a pas regardé mais m’a serré si fort que j’ai compris qu’elle était au bout du chemin.
Je lui ai offert mon mouchoir à la fin de la chanson pendant que tout le monde applaudissait Dolly et sa voix d’ange.
Puis Mme Parton a demandé à Whitney de monter sur scène.
Elle me serrait de nouveau la main, puis la lâchait obligée par la pression générale.
Ses yeux étaient noyés. Elle était d’une grande beauté sur cette scène, sous ces projecteurs. Elle s’adressait à Dolly en lui disant qu’elle n’avait jamais entendu aussi belle chanson, que c’était pour cela qu’elle avait le regard mouillé d’émotion. Le public réclamait alors une chanson de Whitney qui semblait épuisée et effrayée malgré sa fausse assurance et ce sourire de façade.
La lumière disparaissait et seul un faisceau blanc inondait le visage de la belle. Elle demandait le texte de cette magnifique chanson immortalisée en 1973 par Dolly Parton, le posait sur le clavier, donnait quelques clefs aux musiciens et se lançait dans une adaptation de ce bijou musical. Au moment où elle débutait cette chanson, un silence émouvant s’installait dans la salle.
Whitney Houston chantait « I will always love you », des sanglots dans la voix. A chaque fois qu’elle levait les yeux, elle me cherchait du regard puis replongeait dans ces changements d’accords.
Elle ne chantait pas cette chanson pour moi, je n’étais rien, ne représentais rien pour elle.
J’étais le seul à avoir compris sa détresse et le seul à ce moment précis sur qui elle pouvait s’accrocher pour rester debout.
A la fin de la chanson, Cécile mon amie m’a proposé de les rejoindre dans les loges. J’ai refusé, prétextant que j’avais un rendez-vous tôt le matin. J’ai commandé un taxi, embrassé Cécile, salué Dionne Warwick et les autres invités. Avant de sortir, je me suis retourné espérant un regard de Whitney. Elle souriait, semblait revivre dans les bras de Dolly Parton, le public à ses pieds.
Je me souviendrais jusqu’à la fin de sa première interprétation de cette sublime chanson d’amour.
Hommage à Whitney Houston qui nous a quitté samedi à Los Angeles. Elle avait 48 ans.
(9 août 1963 -- 11 février 2012)

I will always love you




















































